Deux jeunes entrent dans l'espace Sainte-Anne, à Lannion, où se trouve la médiathèque de la ville.

850 000 jeunes sont concernées par le «pass culture», promis par Emmanuel Macron lors de sa campagne. La mise en place d’une version bêta à la rentrée 2018 coûtera 425 millions d’euros. Or, le gouvernement semble avoir oublié que les questions économiques ne sont pas la seule cause d’inégalités d’accès à la culture.

La décision de rendre le pass culture numérique est loin d’être anodine. Elle pourrait limiter l’accès des jeunes à cette offre, puisqu’elle nécessitera d’être muni•e d’un smartphone pour en bénéficier. Un comble pour une promesse électorale dont la mission est de réduire les inégalités d’accès à la culture. L’expression « culture » pose justement la question de la délimitation des produits et services concernés par le pass : quelle culture sera rendue accessible ?

« Je ne vois pas ce que je peux faire de plus, je ne compte pas vendre de jeux vidéos » – Laurent Disenmeyer, libraire

Le gouvernement a déjà annoncé que le projet s’appliquera aux œuvres audiovisuelles et musicales. À la librairie Gwalarn de Lannion, l’idée plaît. Mais son gérant Laurent Disenmeyer reste inquiet sur la question du financement : « Cela mérite d’être examiné. De mon côté, je ne vois pas ce que je peux faire de plus, je ne compte pas vendre de jeux vidéos ».

Mais dans une volonté de « donner le goût de la culture » aux jeunes, la question de la légitimité du secteur vidéoludique et des circuits de consommation culturelle numériques, comme Netflix, se pose.

La controverse du financement

Sur les 425 millions d’euros que coûtera le pass, seulement 5 millions seront financés par l’État. Les 420 restants seront partagés entre les diffuseurs et les GAFA (Google, Amazon, Facebook, Apple). Leur intervention dans le système de financement pose des questions sur les biens culturels vers lesquels les jeunes seront dirigé•e•s. La dimension numérique et personnalisable du pass permettra aux financeurs de mettre en avant des produits sponsorisés.

Dans tous les cas, la librairie lannionnaise se dit prête à accueillir cette clientèle : « C’est sûr que sans magasin, Amazon est un concurrent déloyal. Mais, quel que soit le mode de financement, ça reste intéressant pour nous et pour les jeunes »Le procédé permettra de mettre en place une interface personnalisée, avec des systèmes de géolocalisation et de recommandation, afin de « diriger les jeunes vers des produits qu’ils n’ont pas l’habitude de consommer ».

Un premier essai en Italie

Le concept a déjà été testé en Italie, il y a plus d’un an. Seulement 60% des jeunes avaient été séduit•e•s : la plupart des personnes ayant utilisé le pass étaient celles qui consommaient déjà des produits culturels. Selon le quotidien La Republica, la plupart des autres avaient échangé leur chèque contre du liquide. Sur les réseaux sociaux, des groupes s’étaient même formés pour faciliter le trafic. Le format numérique proposé par l’État français permettra de ne pas avoir à faire face au marché noir.

« Les 500 euros, ce sera festoch, festoch, festoch » – William Raguenes, lycéen

Les lycéen·ne·s lannionnai·e·s ne semblent pas penser à cette alternative. Cet argent ira dans des biens culturels qu’ils consomment déjà régulièrement: « Les 500 euros, ce sera festoch, festoch, festoch », entonne William Raguenes. Pour Baptiste Poncel, le choix est aussi très clair: « Même avec 500 euros ça ira dans les festivals ou le sport mais pas dans les musées ou autre chose, dont je n’ai pas l’habitude ». Au Carré magique, Mariane Gauthier, responsable de la communication, sait que le combat va être rude : « Tout va se passer dans l’accompagnement, c’est notre travail. Sinon, ça va encore aller dans le formatage et les poches de ceux qui n’en ont pas besoin. C’est à nous d’envoyer la sauce ! »

Le projet semble davantage être un semblant de solution qu’une véritable issue. Le facteur économique n’est pas le seul à causer des inégalités d’accès à la culture. Bien que le pass puisse avoir une influence sur l’offre, les problématiques de transports et d’habitudes sociales restent présentes.

Olympia Roumier et Briac Julliand

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