Les résidents et les résidentes de l’Ehpad de Kergomar s’exercent au « parachute », dans le cadre d’un atelier autour des arts du cirque. © Aurélien Defer

Ces dernières semaines, le manque de moyens donnés aux soignant•e•s des Ehpad (Établissements d’hébergement pour personnes âgées dépendantes) a animé l’actualité. Mais au-delà du volet sanitaire, la culture peut également endosser des fonctions bienfaitrices. Dans les résidences de Sainte-Anne et Kergomar à Lannion, des animatrices encouragent cette thérapie capable de maintenir l’autonomie des résident•e•s.

Les chambres et les couloirs sont vides. Au loin, on devine les notes d’un accordéon. Rassemblé•e•s dans une salle, une soixantaine des 106 résident•e•s de l’Ehpad de Kergomar sont en plein « thé dansant ». Sur une scène, le musicien chante Bourvil, Jean Ferrat, Rina Ketty. Les pieds et les mains se souviennent et semblent se réveiller doucement sur l’air de La Java bleue. Une ambiance qui « leur parle », comme un souvenir de la musique qu’ils écoutaient dans leur jeunesse.

Un peu plus loin, dans le centre de Lannion, l’Ehpad Sainte-Anne cherche également à donner une place importante à la culture. C’est un établissement où le degré de dépendance est moins prononcé que dans l’Ehpad voisin. Comme à Kergomar, on y a le goût de l’accordéon. Mais des tonalités rock ou jazz viennent aussi égayer le quotidien des 130 résident•e•s. Avec la mise en place d’un accueil de jour, certaines personnes âgées résidant chez elles se rendent même à l’Ehpad uniquement pour assister aux activités. À d’autres occasions, les patient•e•s élèvent eux•elles-mêmes la voix pour former une chorale. C’est le cas chaque année lors de la Fête de la musique.

Dans les deux établissements, des animatrices sont exclusivement dédiées à l’organisation quotidienne d’activités socio-culturelles. Parfois, des aides-soignant•e•s ou des infirmier•ère•s viennent également apporter leur aide. Ils ou elles accompagnent les résident•e•s lors des sorties en extérieur ou vont participer à quelques activités. En dansant avec les patient•e•s par exemple, comme au cours du thé dansant décrit plus tôt. « Cela permet aussi de leur donner un autre regard sur les résidents, ne pas s’arrêter au seul volet des soins », relève Dominique Droguet, l’animatrice de l’Ehpad de Kergomar.

Les résident•e•s de Kergomar en plein thé dansant. © Aurélien Defer
Les résident•e•s de Kergomar en plein thé dansant. © Aurélien Defer

« Le livre nous permet de rentrer dans la chambre »

Les activités permettent souvent de prouver aux résident•e•s leurs capacités. À Kergomar, les personnes âgées vont faire de la peinture en petits groupes afin de travailler leur imagination. Qu’il s’agisse de travaux manuels, d’efforts physiques ou de jeux de groupes, l’objectif reste souvent le même : maintenir l’autonomie des patient•e•s, ralentir leur vieillesse, préserver leur dextérité et leur mémoire. Une forme de soins, assurément. « Certains résidents, grâce à ces activités, sont transformés, souligne Marie-Claude Brajeul, animatrice à Sainte-Anne. Ils sont dans une autre dimension d’eux-mêmes. C’est hyper important. Cela leur montre qu’ils font partie de la société. »

Le travail des animatrices est pensé comme un « échappatoire ». Une thérapie, un fournisseur de bien-être. « Les activités sont un espace-temps qui se décroche de la réalité, ajoute Dominique Droguet. On veut permettre à la personne d’exister, d’être moins passive. » Les retours des résident•e•s vont également dans ce sens. « De la musique, du dessin, de la photo… On fait vraiment beaucoup de choses et, sincèrement, on aime ça, affirme avec entrain Suzanne, résidente à Sainte-Anne. Le personnel est formidable. Que demander de plus ? Ces activités nous donnent quelque chose que nous n’avons pas. »

À Kergomar, une bibliothèque est en libre accès tous les jours de la semaine. Chaque mardi, des bénévoles se déplacent dans les chambres pour proposer de la lecture aux résident•e•s. Une nouvelle initiative, les livres audios, est également en train de naître. Dans l’Ehpad, la littérature ne rencontre pas un fort engouement, quoique les revues connaissent un meilleur succès. « En fait, le livre nous permet de rentrer dans la chambre, détaille Chantal Merriaux, responsable de la bibliothèque de l’hôpital. C’est un prétexte pour discuter avec les résidents. » Tisser un lien social à travers la culture, encore une fois.

Satisfaire une population particulière

La nécessité de l’animation culturelle fait l’unanimité. Pour les résident•e•s comme pour le personnel, les temps d’activités sont indispensables au bon fonctionnement d’un Ehpad. Toutefois, cette animation n’est pas toujours facile à assurer, pour des raisons de mobilité notamment.

« On va plutôt vers eux. Parfois, on doit faire un léger forcing. » – Aurore Manceau, cadre de santé à Kergomar

Si les résident•e•s des Ehpad de Sainte-Anne et de Kergomar se situent à des GIR (unité évaluant la dépendance des publics) différents, le constat de la difficulté d’accès à la culture est très semblable. « C’est compliqué d’aller à l’extérieur », concède Marie-Claude Brajeul, animatrice culturelle au foyer de Sainte-Anne. Lorsqu’elle organise des sorties, elle ne peut pas prendre tout le monde car elle n’a « que six places dans le minibus ».

Mais la mobilité réduite de la plupart des résident•e•s n’est pas le seul aspect à pouvoir entraver l’animation culturelle. Dans les deux établissements lannionnais, on soutient que le public est peu « demandeur », « peut-être parce qu’ils n’osent pas », indique Marie-Claude Brajeul. « On va plutôt vers eux. Parfois, on doit faire un léger forcing », renchérit Aurore Manceau, cadre de santé à Kergomar. Dominique Droguet complète : « Mais ils et elles sont réceptifs. On peut voir à leur yeux quand ça leur plaît. Quelquefois, on a des retours verbaux, des paroles ».

Au foyer Sainte-Anne, « on peut aussi proposer des activités, mais globalement ce qui nous est proposé nous va très bien », assurent en chœur Suzanne, Solange et Cardin, à peine essoufflées après leur séance de gym du mercredi. « J’aime bien aller au loto et faire des travaux manuels », confie Yvette dans sa chambre, à Kergomar.

Quand elle sent que les résident•e•s « n’osent pas » individuellement, Marie-Claude Brajeul essaye de les faire se rencontrer « afin que naisse de l’entraide ». Elle donne l’exemple d’un groupe de résidentes qui se « motivent mutuellement » pour sortir chaque jour, se promener, aller à la médiathèque. Mais depuis quelque temps, « l’accès à la médiathèque a changé ». Une porte a été fermée et les résident•e•s du foyer sont désormais « obligés de faire le grand tour », en passant près de la route. Marie-Claude Brajeul a alerté la Ville à plusieurs reprises, mais « ils n’ont pas entendu ». Effectivement, du côté de la mairie, personne ne semble être au courant.

Des livres à écouter

Un résident de Kergomar lit le journal dans la bibliothèque de l'Ehpad. © Aurélien Defer
Un résident de Kergomar lit le journal dans la bibliothèque de l’Ehpad. © Aurélien Defer

À Kergomar, certain•e•s résident•e•s ne parviennent plus à lire convenablement. Pour y remédier, Marie-Christine Gauthier, présidente de la Bibliothèque-sonothèque des malades et résidents de l’hôpital de Lannion, propose des livres audios. Trois casques audio circulent dans l’Ehpad, permettant d’écouter des textes de Marc Levy, Mary Higgins Clark, ou un Arsène Lupin. « L’effet est stupéfiant. Les résidents sont calmes, apaisés », assure Dominique Droguet, l’animatrice de Kergomar.

Pour nourrir son projet, Marie-Christine Gauthier a reçu diverses aides : celles de la réserve parlementaire de Corinne Erhel ; de la Fédération nationale des associations de bibliothèques en établissements hospitaliers ; du Lions Club ; de la Ligue contre le cancer ; en plus d’actions dans les écoles et des concerts de soutien. Désormais, elle souhaiterait recevoir des subventions de la Ville de Lannion, mais la dernière demande lui a été refusée.

Aurélien Defer et Joachim Gonzalez

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