L'école Saint-Roch se situe dans le quartier de Ker-Uhel

Depuis le début des années 90, l’école publique Saint-Roch, située dans le quartier prioritaire de Ker-Uhel, est exclusivement composée de classes bilingues français/ breton. Aujourd’hui, l’objectif de promouvoir la mixité sociale a plutôt bien été rempli. Mais quelques tensions semblent subsister au sein du quartier.

« Je ne savais même pas que cette école existait. » « Je », c’est le père d’un enfant scolarisé à l’école maternelle Keriaden, dans le quartier prioritaire de Ker-Uhel, à Lannion. « L’école » en question, c’est Saint-Roch, un établissement public bilingue breton, situé à peine 500 mètres plus loin. L’aveu paraît lunaire, presque invraisemblable.

Il s’inscrit dans une dynamique de méfiance de la part de plusieurs autres parents du quartier envers l’école Saint-Roch, plutôt perçue comme élitiste – en tout cas différente –, et fréquentée par des élèves étranger·ère·s à Ker-Uhel. « Mettre mes enfants à Saint-Roch ? Non. Oulala non ! », peut-on entendre au détour de l’école. À croire que l’enseignement du breton en école publique n’est pas destiné à tou·te·s.

Si on se fie à l’historique de l’école, on pourrait être tenté d’infirmer cette hypothèse. L’enseignement du breton est arrivé à Saint-Roch à la fin des années 1980. Au même moment, l’ensemble des établissements scolaires de Ker-Uhel ont subi une forte baisse des effectifs. Les cursus classiques ont été regroupés au sein des écoles Woas Wen et Keriaden ; pour ne laisser que des classes bilingues (maternelle et primaire) à Saint-Roch, à partir de 1992.

À l’origine, enseigner le breton dans un quartier prioritaire laissait entrevoir un « objectif de mixité sociale », rappelle Mireille Arnouat-Beauverger, directrice de l’école Saint-Roch. Aujourd’hui, Patrice Kervaon, adjoint au maire de Lannion, décrit d’ailleurs l’école comme « implantée dans le quartier » et donc « fréquentée par des élèves du quartier ».

Entre six et … 60 élèves de Ker-Uhel

En fonction des sources, le nombre d’élèves résidant à Ker-Uhel diverge largement. C’est bien simple : personne n’est d’accord. Selon la mairie, par la voix de Patrice Kervaon, 30 des 179 enfants de l’école habitent le quartier. Eddy Penven, président de l’association des parents d’élèves Div Yezh, évoque – un peu incertain – un nombre deux fois supérieur. Mireille Arnouat-Beauverger, la directrice de l’établissement, après quelques secondes de réflexion, parvient finalement à en dénombrer six. De quoi prêter à confusion.

Le nombre exact est finalement donné par Sandrine Bernard, directrice du service municipal de la vie scolaire, base de données à l’appui : « 42 enfants issus de Ker-Uhel sont scolarisés à Saint-Roch ». Si le chiffre en question n’est nullement un tabou, l’incertitude qui l’entoure démontre toutefois que la mixité sociale n’est pas la première préoccupation de l’école. « Ce n’est pas un véritable objectif, reconnaît Mireille Arnouat-Beauverger. Cela me plairait bien, certes, qu’il y ait plus d’enfants des quartiers, mais on ne peut pas les prendre par la main non plus. »

« C’est la seule école publique bilingue autour de Lannion. De fait, les élèves viennent de tous les quartiers, même de plus loin, car il y a une “obligation” de venir ici pour aller en école bilingue » Patrice Kervaon

Pourtant, le nombre réel d’élèves de Saint-Roch habitant le quartier de Ker-Uhel, à savoir 42, apporte une lecture différente. Sans être colossal, ce chiffre est loin d’être négligeable – même s’il est difficile d’estimer l’origine sociale précise de ces élèves au sein du quartier, celui-ci étant assez hétérogène. Ce nombre semble malgré tout remplir l’objectif initial que s’était fixé l’école, en qualité d’école publique ouverte à tous. Surtout si on considère, comme le rappelle Patrice Kervaon, que Saint-Roch est « la seule école publique bilingue autour de Lannion. De fait, les élèves viennent de tous les quartiers, même de plus loin, car il y a une “obligation” de venir ici pour aller en école bilingue ».

Des écoles pour tous

La présence d’élèves de Ker-Uhel à Saint-Roch n’est pas vraiment surprenante. La mixité sociale dans les écoles publiques enseignant le breton s’apparente même à une régularité. C’est ce qu’a observé Stefan Moal, maître de conférences de langue et culture bretonnes à l’université de Rennes 2 : « Les écoles n’ont pas du tout un objectif de forteresse. Elles sont parfois implantées dans des quartiers populaires, comme c’est le cas à Saint-Roch, décrit-il. Dans un plan d’ensemble, le recrutement se fait plutôt en classe moyenne, mais pas au sein des classes sociales les plus élevées, ou très peu. Et les enfants des quartiers populaires s’y rendent de plus en plus ».

Saint-Roch, loin d’être un cas isolé, témoigne que la langue bretonne ne se veut pas une chimère inatteignable. « Notre but est d’informer sur le bilinguisme français-breton pour toucher un maximum de personnes, clame Guillaume Morin, responsable de l’office public de la langue bretonne dans les Côtes-d’Armor. On agit sans distinction sociale. » Et cela commence dès l’école. « C’est le même cheminement qu’au Pays Basque, notamment, où les enfants des migrants andalous et galiciens ont mis deux générations avant de quasiment tous percevoir un enseignement de la langue locale », compare Stefan Moal.

« On a encore la possibilité de faire grandir la population d’enfants apprenant le breton à Lannion » Patrice Kervaon

Ainsi, les écoles bilingues sont un peu devenues, dans l’enseignement public, celles de « monsieur et madame tout le monde », toujours selon Stefan Moal. Les barrières sociologiques d’hier tendent peu à peu à s’effacer, également aidées par l’implantation des écoles dans les quartiers populaires. « On a encore la possibilité de faire grandir la population d’enfants apprenant le breton à Lannion, assure Patrice Kervaon. C’est aussi ce qui justifie l’apparition d’une filière bretonne à Pen Ar Ru, où la mixité sociale sera également un objectif. »

Distance en lame de fond ?

Néanmoins, si l’enseignement du breton s’ouvre de plus en plus à tous les publics, la mixité n’en est pas encore à son paroxysme. « Par la force des choses, certains freins persistent, relève encore Stefan Moal. Cela se ressent certes moins qu’au début concernant le breton. On sait, pour faire une comparaison, que les filières européennes, au lycée, sont plutôt prisées des classes sociales supérieures, tout comme le chinois ou tout ces “ bons filons.” »

« Les familles des quartiers populaires ne bénéficient pas toujours de renseignements optimaux, alors que cet enseignement est pourtant gratuit, ouvert à tous. Il existe encore des barrières auto-fixées » Stefan Moal

En cause, souvent, le manque d’information. « Les familles des quartiers populaires ne bénéficient pas toujours de renseignements optimaux, alors que cet enseignement est pourtant gratuit, ouvert à tous. Il existe encore des barrières auto-fixées », reconnaît Stefan Moal. L’école Saint-Roch n’est pas étrangère à ces considérations. « On ne fait pas vraiment de promotion dans le quartier, admet la directrice Mireille Arnouat-Beauverger. C’est difficile de connaître les craintes ou les motivations des parents d’élèves. On manque de temps pour ça, ce n’est donc pas une priorité absolue. »

Finalement, l’enseignement du breton continue de garder un certain caractère élitiste. Inscrire son enfant à Saint-Roch, c’est vouloir « le meilleur pour lui », affirme Mireille Arnouat-Beauverger. « Soit la famille est attachée à la culture bretonne, soit c’est un projet d’enseignement réfléchi », poursuit-elle, avant d’ajouter une raison dont elle est  « moins fière »  : « Soit elle ne veut pas aller à Woas Wen ou Keriaden ».

Assez étrangement, une tension semble donc subsister entre Saint-Roch et le reste du quartier, notamment fondée sur des problèmes vieux de 10 ans : « On fêtait mardi gras en déambulant dans le quartier en chantant, raconte la directrice, déjà membre de l’établissement à l’époque. Mais nos élèves étaient chahuté·e·s par les CM2 de Woas Wen. Ils revenaient en disant des gros mots. Alors, on a arrêté ».

L’école et les habitant·e·s du quartier qui y sont étrangers baignent chacun dans un entre-soi relativement curieux. La situation est presque surprenante. Dans le panorama des écoles bilingues bretonnes, le cas de Saint-Roch est particulier dans la mesure où l’établissement est un lieu de mixité qui s’ignore. Une méconnaissance mutuelle qui continue d’attiser, paradoxalement, une certaine distance en lame de fond.

Joachim Gonzalez et Roxane de Witte

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1 thought on “Saint-Roch, lieu de mixité qui s’ignore

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